Madame Annie, Da Anny, passe la nuit dans un petit kiosque en contrebas de chez Mangaza, là elle a une vision claire sur la bretelle qui va jusqu’à Rio ECC à Nguba passant par avenue Pesage I, escalier Mama Kinja, Feu Vert, Mangaza, Rio Ecc, Frontière Ruzizi Ier. Le coin n’est pas très éclairé.
Cette nuit du 4 août, elle attend les vrombissements d’un véhicule qui s’arrête vers 23 heures moins… Elle regarde par son petit interstice entre les planchers dont est construit son kiosque. Elle voit deux silhouettes d’abord; puis une troisième sortir du devant du véhicule. Elle croit que c’est le boss du quartier qui a une grande boutique aux alentours. Il décharge des choses la nuit, car il possède d’autres points de ventes dans la ville.
Alors, il vient parfois la nuit décharger des trucs sur sa boutique et il dispose lui aussi d’un véhicule un peu noir comme celui-là. Elle se remet sur son grabat. Rien d’anormal. Le boss accorde la faveur de prendre chez lui des petits articles, d’aller revendre et de payer après. Des largesses qui permettent aux gagnepetits comme Da Anny de survivre.
Perdue dans sa rêverie, elle attend des sons. Curieux, tout de même! Et la langue qui est parlée n’est pas commune à Bukavu. Le Boss ne parle pas comme ça… Le Kinyarwanda mélangé aux mots swahili. Qu’y a-t-il? Elle tend l’oreille, car à ce moment, la ville est très calme. Seuls quelques véhicules sur la voie principale, mais dans son quartier c’est le silence absolu.
Le colis sort du véhicule. » Sema tena we kumanyoko »; « Unaandikaka, andika tena saa iyi », « Munasemaka tunauwa watu; mukonatafuta kwenye watu wamezikwa…Mutawafufuwa? (Parle encore, idiot; tu écris, écris encore maintenant; vous cherchez là où on a enterré les gens en masse… Allez-vous les ressusciter?) Tena unaendatafuta kwenye tunanficha gari zetu, wee. (Encore, vous allez chercher là où on a caché nos véhicules, toi…) Munatutangaza kama sisi ni wevi wa byuma kure gu Gatana…Baadaye, unakuja gutuonyesha klabuni kama unapesa, na bakobgwa bachu urikubafata,… Tunakumariza reo, na wengine watafata, ata kama unakataakuwataja … Gichuchu wee… bumbafu wee! (Vous nous publiez que nous sommes des voleurs des ferrailles à Katana, ensuite tu viens nous montrer dans un bar que tu as l’argent et tu courtises nos sœurs, pour nous défier. Tu es fini et les autres suivront. Même si tu ne veux pas les dénoncer, tu ne veux pas délivrer tes complices, idiot) Mbesiri… unasumbuwa wakuu, unakatara watu wasiingiye mu ire OVD, ni ya baba yako, wee, Nyangarakata! (Tu fais souffrir les chefs en leur bloquant l’entrée à l’OVD, c’est pour ton père, stupide ?) Et apparemment, celui qu’on torture implore la grâce de ces bourreaux. Da Annie se souvient entendre, « batoto yangu bangali baloko »… (Mes enfants sont encore jeunes). Puis un essaim de bruit « ku kichwa », « piga ngufu we pumbafu », « vile, sasa, tena », « anakufa, anakufa », « leo tuanamupata kabisa », « na ule mungine wa ndefu mweupe, ule njo chef wabo » « Muigiye mugari twende »… (Sur la tête, frappe fort, idiot, comme ça, il est mort, aujourd’hui, on l’a eu, et l’autre-là, à la barbe blanche, c’est leur chef, rentrer dans le véhicule, on est parti.)
Après, ils semblent ramasser quelque chose, le mettent dans le coffre et partir, moins de 10 secondes, le véhicule revient, manœuvre, manœuvre…Elle n’identifie aucun visage, pas même la vraie couleur du véhicule des bourreaux.
Bisimwa Jean-Marie et Mbonekube Maisha La Vie sont respectivement vendeurs des samoussas et des beignets. Ils dorment en face du kiosque de Da Anny. Cette nuit du 4 août, ils sont éreintés par des kilomètres de marche qu’ils effectuent dans la ville pour vendre en ambulants et à la criée. Ils partagent leur grabat avec un « kwado » qui répare des pneus des motos juste au niveau de la chausse chez Mangaza. Pour eux, ils croient qu’il s’agit des militaires qui veulent dévaliser une des boutiques.
Ce qui est curieux, ils voient des tenus dans le noir et s’attendent aux coups de feu. Mais seules les voix sont entendues. Et des injures sont proférées, (Kumanyoko, Gitshutshu) et chaque fois répétées. Pour eux la scène avait duré, mais ils ne voyaient pas ce que ces gens en tenue faisaient étant donné que le véhicule obstruait leur vision du flanc caché.
Cependant des petits cris semblaient accusé le coup, parce qu’il y avait une tête qui descendait et remontait. Il frappait quelque chose au sol et c’est de là que le cri venait. Ils avaient crié pour alerter, mais l’homme qui était de leur côté avait sorti une arme qu’ils ont bien identifiée.
Ils se sont immédiatement tus, craignant pour leur vie, les trois jeunes gens ont tout éteint et ont réduit même le silencieux bruit de leur respiration, dit l’un d’eux. Le matin, ils sont arrivés auprès du corps et juste prendre des photes, on avait que c’était juste un cadavre.
AJDH/RTDH
(Alliance de Journalistes pour les Droits Humains)