Depuis près de six mois, les provinces du Sud-Kivu et du Nord-Kivu vivent une situation inédite : une quasi-disparition de la présence étatique. Plus de parquet, plus de cours ni tribunaux, plus de magistrats ni d’avocats. Les policiers, les agents de roulage, les marins et même les députés ont déserté. Pourtant, contre toute attente, la population ne semble ni paniquée ni déstabilisée. Au contraire, elle s’est adaptée avec une étonnante résilience, comme si de rien n’était.
Et plus surprenant encore : certains problèmes semblent avoir disparu en même temps que les représentants de l’État. Les conflits interpersonnels, autrefois réglés à coups de convocations ou de pots-de-vin dans les couloirs des tribunaux, trouvent aujourd’hui une solution à l’amiable, au sein des communautés. La population redécouvre le dialogue direct, les mécanismes traditionnels de médiation, parfois jugés plus justes et plus efficaces que la justice institutionnelle, affirment les Organisations membres de la Société Civile.
Sur les routes, la situation est tout aussi révélatrice. Sans policiers ni agents de roulage pour dresser des barrages ou extorquer des conducteurs, les accidents de circulation sont devenus rares. Beaucoup témoignent d’une conduite plus prudente, plus respectueuse, libérée de la pression permanente exercée autrefois par les forces de l’ordre.
Cette amélioration apparente questionne : les services publics, censés protéger et encadrer la société, ne seraient-ils pas aussi, dans certains cas, à l’origine de nombreux maux ? La méfiance envers les institutions n’est pas nouvelle, mais cette période d’absence prolongée agit comme un révélateur brutal. Si la vie continue — parfois même mieux — sans ces structures, alors leur efficacité et leur légitimité doivent être sérieusement réexaminées.
Il ne s’agit pas ici de promouvoir l’anarchie ni de nier le rôle crucial de l’État dans la construction d’un pays stable et équitable. Mais cette étrange parenthèse historique pose une question de fond : voulons-nous vraiment d’un État qui, au lieu de résoudre les problèmes, les aggrave ? Ce paradoxe vécu au quotidien par les habitants du Kivu devrait interpeller les autorités nationales.
Le silence du gouvernement face à cette vacance prolongée est aussi inquiétant que le calme apparent dans les rues. Car si l’absence de l’État ne choque plus, c’est peut-être là le signe d’un abandon encore plus profond : celui de la confiance entre les citoyens et leurs institutions.
Mariamu Solange.